DOSSIER : Classe inversée : une révolution pédagogique ?

Guid'Formation | 10.12.2015 à 12h48 Mis à jour le 10.12.2015 à 15h12
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Innover ! C’est le cri de guerre qui résonne depuis quelques années dans les couloirs des écoles et des universités. Inspirés par les méthodes d’enseignement venues d’outre-Atlantique, nos établissements sont de plus en plus nombreux à expérimenter la « classe inversée », une méthode pédagogique révolutionnaire. Tremblez cours magistraux !
 
En quoi consiste exactement le principe de classe inversée ?
 
La « classe inversée » est un nouveau modèle pédagogique qui propose d’inverser les activités dispensées en classe et à la maison. Traditionnellement, le professeur fait son cours magistral et donne à ses élèves des devoirs à faire chez eux. Avec ce modèle, les élèves étudient en amont le cours du professeur, prennent des notes et effectuent des recherches si besoin. Le professeur peut alors consacrer le temps du cours à des activités plus concrètes (exercices, exposés, débats, etc.). Son rôle n’est plus seulement de transmettre son savoir, mais d’encadrer les élèves lors des activités de groupe, de les accompagner dans leur apprentissage, d’attiser leur esprit critique. Les élèves, quant à eux, appliquent en cours les connaissances acquises chez eux, peuvent poser des questions à leur professeur et débattre entre eux.
 
 
Mais qui a eu cette idée folle ?

À l’origine de cette méthode, il y a Eric Mazur, un professeur de physique et de physique appliquée à l’université d’Harvard, aux États-Unis.  Au début des années 1990, il met au point un nouveau modèle pédagogique pour enseigner les sciences. Sa méthode remet en question les rôles du professeur et de l’élève en replaçant ce dernier au centre du processus pédagogique. Publié en 1997, son ouvrage Peer Instruction: A User’s Manual fait de nombreux émules dans le milieu universitaire.
En 2003, un étudiant américain du nom de Salman Khan enregistre les cours qu’il donne à sa cousine afin qu’elle puisse les réécouter. Diffusées sur YouTube, ses vidéos deviennent virales et sa méthode d’enseignement, intuitive et ludique, inspire des professeurs du monde entier. Son succès est tel qu’il décide de quitter en 2009 son poste d’analyste financier pour fonder la « Khan Academy ».
 
Les atouts de cette méthode
 
  • Avec la « classe inversée », les étudiants n’assistent plus passivement au cours du professeur. Ils deviennent les principaux acteurs du processus pédagogique. Le professeur met à leur disposition via une interface numérique le cours, des documents annexes ou encore des liens multimédias. Les étudiants sont donc libres d’organiser leur temps à la maison comme ils le souhaitent et se responsabilisent.
  • Elle est davantage égalitaire. Chaque étudiant avance à son rythme. Il peut relire (ou réécouter) le cours plusieurs fois, prendre des notes, effectuer des recherches ou des lectures complémentaires, etc. En cours, le professeur est davantage à l’écoute des étudiants et peut personnaliser son enseignement.
     
  • Les activités en groupe sont favorisées. Elles poussent les étudiants à penser par eux-mêmes, à développer leur esprit critique, leur expression orale et leur créativité. Des compétences trop peu sollicitées dans le système pédagogique traditionnel !
     
  • Grâce à l’interactivité des outils numériques, apprendre ses cours devient ludique.
 
 
Le numérique au centre de ce modèle
 
Facilitant le travail à distance, l’échange d’informations et la communication entre les étudiants et les professeurs, les nouvelles technologies permettent de repenser les méthodes pédagogiques. De plus en plus utilisés par les professeurs, ces outils numériques facilitent la mise en place de la « classe inversée » dans les établissements français.
 
Voilà quelques années que l’Espace Numérique de Travail (ENT) a fait son apparition dans les écoles et les universités françaises. Mais à quoi sert-il exactement ? L’ENT est un espace de communication réservé aux étudiants, aux professeurs et au personnel d’un établissement. Grâce à cette plate-forme numérique, chaque utilisateur - possédant ses propres codes d’accès - peut accéder à une quantité de ressources et de services en ligne. Un étudiant peut, par exemple :
  • Consulter son dossier administratif et sa messagerie.
  • Consulter son emploi du temps, le calendrier des examens, les relevés de notes, etc.
  • Consulter le cours, les documents annexes (bibliographie, articles…) et autres ressources multimédia (vidéo, matériel audio...) que le professeur a mis en ligne.
  • Déposer des devoirs maison (ou autres documents) à l’attention de l’enseignant ou bien partager des documents avec des camarades.
 
L’ENT rend donc possible le travail à distance. Peu importe où il se trouve, l’étudiant peut avoir accès au contenu d’un cours et rendre un devoir. C’est également un espace de communication et d’échange instantané favorisant l’établissement d’une communauté.
 
 
Repenser les modes d’évaluation
 
La pédagogie inversée pose la question de la façon d’évaluer les élèves et étudiants. Cela évolue forcément par rapport au mode pédagogique traditionnelle.
 
Il n’y a pas de règles définies concernant l’évaluation dans ce modèle. Chaque enseignant a le choix de sa méthode d’évaluation car cela reste assez libre. L’évaluation des étudiants peut se faire en ligne par exemple ou lors des différents travaux de groupe.
 
De multiples outils sont mis en place au niveau numérique pour permettre à l’étudiant de se former à son rythme et selon son profil. En effet, les cours et exercices qui lui sont dispensés sont adaptés à son rythme de travail.
Pour illustrer cette idée, on peut citer les plates-formes telles que “Le projet Voltaire” ou encore “Rosetta Stone”. Ce dernier est un site sur lequel l’étudiant va pouvoir travailler ses langues étrangères. Après avoir passé un test de départ pour évaluer son niveau, il lui sera proposé différents exercices et ressources adaptés à son profil. Façon ludique de s’exercer à la pratique des langues étrangères, “Rosetta Stone” offre aux élèves une multitude d’exercices (discussions virtuelles, mots croisés, énigmes, textes à compléter…) sur des sujets variés (vie professionnelle, vie quotidienne, sports, divertissements, culture..).
 
Enfin, l’étudiant pourra passer ses examens “à la carte” en ce sens qu’il a la possibilité de se tester régulièrement afin de vérifier ses acquis et de démarrer l’évaluation lorsqu’il se sentira prêt.
 
 
Ces écoles et universités qui ont adopté la « classe inversée »
 
Le projet PEDAGINNOV est un exemple du système de classe inversée. Projet porté par l’Université de Paris Est Marne la Vallée (ESIPE), il a pour but d’expérimenter le principe de la pédagogie inversée dans le domaine de l’enseignement supérieur. Le but ultime de ce projet est d’optimiser le temps de cours en présentiel afin d’améliorer la qualité de l’apprentissage, l’implication des étudiants dans leur formation et leur réussite. Mis en place dans des disciplines différentes, à plusieurs niveaux, et avec des effectifs variés, ce principe permet d’avoir une large vision de ses effets et de ses avantages.
 
Depuis la rentrée 2015, le groupe ESAIP (École Supérieure Angevine en Informatique et Productique) a adopté le système de la classe inversée ! Preuve que cette pédagogie s’insère de plus en plus dans le domaine de l’enseignement supérieur.
 
Cette méthode peut même s’appliquer à tout un cycle. C’est le cas de  « la licence inversée » expérimentée à la Faculté Libre de Droit de l’université catholique de Lille sous la responsabilité de Carole BLARINGHEM, directrice du laboratoire d’innovation pédagogique. Influencée par les licences américaines, les CM sont alignés avec les TD : une notion enseignée pendant le cours magistral est retravaillée dans le cadre des travaux dirigés et des séminaires recevant des professionnels du secteur. Ce système, que les anglo-saxons appellent le « One week, one course » (une semaine, une leçon), a déjà fait ses preuves dans les universités américaines.
 
Certains enseignants français vont encore plus loin en imaginant une « classe renversée », où les élèves et les professeurs échangent leur rôle ! C’est le cas de Jean-Charles Cailliez, professeur de biologie cellulaire et moléculaire à l’université Catholique de Lille et vice-président de l’Université, chargé de l'innovation et du Développement. Il raconte sur son blog (Du plaisir de chercher à celui d’innover) comment il a mis en place dans le cadre de son cours de microbiology ce modèle de la « classe renversée » suivant la pédagogie du « Do it Yourself » : « Les étudiants doivent construire eux-mêmes le contenu de leurs chapitres de manière à être capable de l’expliquer au professeur, ce dernier endossant alors l’habit d’étudiant. » Renversant le rapport professeur-élève, cette nouvelle pédagogie collaborative stimule les étudiants, qui bâtissent eux même leur savoir. Le professeur devient un guide, il répond aux questions des étudiants, les accompagne dans leurs démarches.
 
Les limites de ce modèle
 
Malgré tous les avantages qu’il offre, le modèle de la classe inversée comporte quelques limites qu’il est important de préciser.
 
Certains étudiants émettent des réticences sur ce modèle car ils craignent une baisse de leur résultat du fait d’un nouveau système et ne veulent pas s’investir dedans pour ne pas bousculer leurs habitudes.
 
C’est le cas d’une étudiante en DEGEAD 2 à l"université Paris-Dauphine qui nous a confié ce qu’elle pensait du système de la classe inversée :
 
« L’année dernière, nos professeurs ont voulu mettre en place la classe inversée dans deux matières : la comptabilité et la macro-économie.

En comptabilité, il a fallu acheter un manuel et lire quelques chapitres avant le cours. Cependant, nous n’avions pas toujours la possibilité de poser des questions sur ce que nous avions lu précédemment, ce qui empêchait une totale compréhension des notions.

Une plate-forme de questions/réponses entre étudiants en ligne (Piazza) a même était mise en place mais malheureusement, beaucoup d’étudiants ne l’utilisaient pas souvent. Bien qu’elle apporte des réponses à ce qui avait été fait en cours.

En macro-économie, même système mais avec des polycopiés. Et à chaque début de cours, nous avions un petit quiz sur le cours que nous avions lu.  Mais le petit « hic », c'est que ce nous n'avions pas toujours d'explications préalables des notions par notre professeur. 

Si je devais donner le bilan de ce modèle, je dirais qu’il  peut apporter vraiment aux étudiants mais qu’il nécessite une bonne mise en place et une organisation entre étudiants et professeurs. »


Même s’il est encore difficile pour les professeurs de repenser leurs méthodes pédagogiques et de mettre à profit les nouveaux instruments d’apprentissage, le modèle de la classe inversée reste une révolution pédagogique en ce sens qu’il chamboule totalement la pédagogie classique. Bien que certains professeurs aient des difficultés à se familiariser avec le numérique, ce modèle incarne en quelque sorte l’avenir puisqu’il propose des solutions innovantes aux problèmes posés par l’enseignement traditionnel.


Dossier réalisé par Alex Sauvé et Victoria Trottin